« Les Tibétains, dans cette génération encore, ont formé des maîtres comme nous des champions sportifs. (…) En matière de production de sages, quel est le rendement de tous ces centres occidentaux d’inspiration hindoue et bouddhiste ? Ont-ils donné naissance à un, un seul Ramana Maharshi, Ramdas, Kangyur Rimpoché (…) ? »

Texte Arnaud Desjardins – Les chemins de la sagesse

L’année 2000 a vu le Yoga explosé. L’apparition de YouTube en 2005, qui doit sa création au Nipplegate de Janet Jackson, puis celle d’Instagram en 2010, a complètement changé la donne.

Dans les années 90, le Yoga était encore mystérieux et les formations proposées peu avenantes tant le contenu était concis. Il donnait plus l’impression de rejoindre une secte pour laquelle les lavements étaient à l’honneur.

On parlait alors très peu de la pratique des asanas. Les professeurs qui illustraient leur pamphlet mettaient leur gourou en avant, la plupart du temps indien. Leur approche d’un point de vue occidental, faisait un peu peur.

Avec le recul, je me rends compte qu’ils étaient plus dans le vrai. L’emphase était alors plus portée sur la pratique spirituelle et beaucoup moins sur le physique.

Dans les années 2000 un virage à 90° a été pris, avec lequel on trouve de tout, du bon comme du mauvais, une question d’équilibre.

Les professeurs à l’Honneur

On peut utiliser le titre « Professeur Star » pour mieux comprendre. Malheureusement ce ne sont pas toujours les meilleurs qui sont mis en avant. Je ne m’avancerai pas trop en affirmant que c’est un peu le mal de cette nouvelle génération de yoga dont nous faisons tous partie.

Les stars du Yoga ont commencé à prendre racines aux USA. Au début du siècle, les formations de yoga à l’honneur se déroulaient en Amérique du Nord et nulle part ailleurs. Il fallait être formé par un américain pour devenir « prof de yoga », l’Inde n’ayant plus la quote.  Les gourous indiens ayant trouvé la Terre Promise Made in USA, cela devenait alors un passage obligé.

Les professeurs de cette époque n’ont plus à s’inquiéter de rien, ils sont devenus des pionniers du yoga et pour la plupart avec raison.

YouTube et Instagram

Ces deux plateformes ont pour leur part, joué un rôle irréversible dans le domaine du yoga. Et cela va continuer.

Maintenant vous n’avez plus vraiment besoin de partir en Inde ni aux USA pour vous former, les formations sont partout et même en ligne. Les professeurs sont aussi partout.

Certains affichent un nombre d’abonnés impressionnants, qui continuent de grossir, tout en attirant une certaine population jeune, attirée par la beauté et la difficulté du mouvement. D’une pratique spirituelle, nous nous sommes invariablement tourné vers tout ce que le Yoga en lui-même rejette. Soit la beauté, le challenge, la comparaison, l’argent, la gloire.

Dès lors que le livre de BKS Iyengar est sorti, La Bible du Yoga, dans lequel il explique un nombre incalculable de postures, toutes les personnes ayant des capacités physiques dues à la danse, à la gymnastique ou autre, ont commencé à prendre la pose.

Les pratiques traditionnelles étant trop traditionnelles pour les occidentaux, se sont transformées en flow, pour lesquelles les postures sont gardées le temps d’un sourire.

Le bruit de la respiration a été remplacé par celui de la musique apaisante, ou alors électrique.

Des jeunes femmes expliquent sur leur compte Instagram que Patanjali n’a jamais dit de ne pas manger de viande en justifiant le fait qu’elle ne soit pas végétarienne, quand d’autres en revanche essaient de vous convaincre par tous les maux de la Terre qu’il faut devenir complètement Vegan pour être un vrai « yogi ».

Les mantras d’ouverture et de fermeture ne sont pas chantés, sauf si votre professeur est chanteur et doit vendre un disque.

On évite de commencer un cours par « OM » car cela fait trop sectaire, et peut choquer vos élèves…..

Et certains enseignants ont tellement pris la grosse tête, qu’ils se permettent des posts à saveur politique sur leur compte, en donnant une leçon de morale à la population.

Le discernement

Je ne fais que rapporter des faits de mon observation personnelle. Je ne juge en rien, car je ne suis pas meilleure et je n’ai pas la prétention de l’être.

Le Yoga nous dit, ou essaie de nous dire car il n’est pas tellement entendu ni écouté, d’être SOI MEME avant tout. Il n’impose rien, il propose plusieurs chemins dans un seul et unique but Samadhi, ou le Nirvana. Le moment où nous sommes « unis » à l’Univers et où le « nous », le « je », le « moi » n’a plus sa place.

Ce que je trouve incroyable, ce n’est pas tant de voir ces professeurs qui surfent sur la vague du succès, Rolex au poignet et sac Fendi au bras, mais d’observer les gens qui les suivent et les vénèrent ! J’avoue que ça reste un mystère insondable à mes yeux.

Par la pratique du Yoga nous avons la possibilité de devenir éveillé et de sortir du moule, tandis qu’il semblerait que ce soit pour rentrer dans autre moule soit celui des paillettes.

Je comprends tout à fait que pour les personnes qui débutent cela doit être difficile de se rendre compte qu’un cours de Hip Hop Yoga, n’est pas un cours de Yoga mais bien un cours de Hip Hop….

La responsabilité du Pratiquant et par la même du Professeur

Les élèves qui vont à un cours de yoga vont souvent suivre leur professeur si le cours leur a plu. De ce fait le professeur dit de « yoga » porte une énorme responsabilité.

Ce qu’il va transmettre à son élève, c’est son savoir, ses connaissances, son énergie. Si le cours ne comporte en rien de ce qui se peut rapprocher d’une pratique dite traditionnelle, alors on va se retrouver avec une population de personnes pour qui le Yoga sera essentiellement deux trois chien tête en bas suivi d’un équilibre sur les mains, d’une flexion arrière, et d’un mantra chanté sur fond de musique rap.

Dans ce cas, il serait avisable que le professeur en question, change le nom de son cours pour « gymnastique inspirée du Yoga ».

J’ai compris l’ampleur du sujet en donnant des cours à Patnem. Cela faisait longtemps que je n’avais pas enseigné de cours « drop-in », soit des cours de yoga ouverts à tous.

Le premier que je donnais était intitulé « Vinyasa ». J’avais devant moi une jeune fille qui attendait avec impatience de passer sur les mains….. je lui ai demandé pourquoi…. elle m’a dit qu’elle avait l’habitude de faire ce genre de cours. J’ai commencé le cours par 5 Salutations A, puis 3 B. Au bout de 10 minutes de Chaturanga, elle n’en pouvait plus. Je me suis alors demandée, comment se fait-il qu’elle pratique les équilibres sur les mains, alors qu’elle n’est pas capable de faire une simple Salutation au Soleil plus de trois fois…..

Une autre voulait suivre le cours de Yin mais pas celui de Pranayama car cela l’ennuyait. Je lui ai proposé de ne pas les faire, mais de rester assise en fermant les yeux. Finalement elle a décidé de les pratiquer, et tandis qu’elle me disait avoir pratiqué le Yoga depuis cinq années dans différents studios, c’était la première fois qu’elle faisait Brahmari et Anuloma Viloma….

La responsabilité du Professeur de Yoga est justement là. En ne proposant que des choses belles car cela se vend mieux dans les studios de yoga, et permet de faire grossir un compte Instagram, on se retrouve avec des personnes qui au demeurant nourrissaient une envie vers la pratique du Yoga, mais qui au final ce sont retrouvées à pratiquer de la gymnastique occidentale, dans des endroits certes jolis voir luxueux, avec un prof probablement doué dans son domaine, mais présentant tout de même certaines lacunes.

Le Yoga, ce mot, est devenu victime de son succès. A l’heure actuelle nous sommes plus proche du fast-food et des usines qui enfilent des formations tous les mois de l’année, que de la pratique en elle-même, pour laquelle il faut prendre le temps de la comprendre avant de pouvoir la digérer.

Il y a tout de même du bon dans tout ça.

Les gens veulent bouger et se réapproprier leur corps, puis éventuellement leur mental suivra.

Alors il est vrai que peu importe le chemin que l’on prend, l’important c’est de pouvoir dérouler son tapis. 

Personnellement je pense que nous avons perdu une part de vérité dans cette pratique millénaire, et que nous avons tous plus ou moins succombé aux sirènes de la surconsommation.

A nous de pouvoir faire preuve de discernement, et autant que possible, en tant que professeur, d’enseigner au plus proche des traditions.

Namaste,