Lorsqu’en 2015, durant une formation que l’on donnait en Inde à Mysore, j’ai annoncé aux élèves, que personne ne serait professeur de Yoga, j’aurai sans doute dû y mettre les formes, je l’avoue. Ce jour là très précisément j’ai perdu toute “l’estime” que les élèves pouvaient potentiellement avoir en moi, et j’étais devenue LA personne à abattre.

Remettons les choses dans le contexte.

Cela faisait une année et demie que je vivais en Inde, et six mois que nous étions à Mysore. Je me levais tous les matins à 4h30 pour aller au petit shala de BNS Iyengar situé dans un quartier extrêmement pauvre de la banlieue de Mysore.

Le matin je suivais la pratique Mysore de l’Ashtanga Vinyasa Yoga sous la supervision de Ramesh Shetty, puis je partais prendre mon petit déjeuner avec une famille indienne, dans laquelle une jeune fille me donnait des cours de Kannada (la langue du Karnataka).

La seule chose que j’ai été capable de retenir parfaitement est la phrase “Uta haïta”, qui veut dire “est-ce que tu as mangé”, car c’est la phrase de politesse que tous les indiens vous demandent lorsqu’ils vous croisent. Je sais ça peut paraître pathétique à dire, mais à part quelques bribes de Kannada je n’ai pas réussi à retenir grand chose…..

Ensuite, je repartais au shala où BNS Iyengar, lui-même, enseignait des cours de Pranayama, extrêmement difficiles à mes yeux, ainsi que des cours de philosophie.

Il m’impressionnait beaucoup par sa sagesse, mais aussi me faisait un peu peur. Il enseignait une classe guidée une fois par semaine, et je peux vous assurer que je n’en faisais pas trop sur mon tapis, car je ne voulais pas être sujette à sa colère. Je souhaitais rester sagement dans ses petits papiers.

Il lui arrivait parfois de s’emporter sur des élèves qui respiraient mal pendant les cours de pranayama, ce qui était certainement mon cas, mais je m’arrangeais pour le cacher.

Alors exposé ainsi, on peut croire que c’était un enfer d’apprendre là-bas, alors que pas du tout. 

J’ai énormément appris.

Les cours étaient tellement longs, qu’il arrivait souvent à BNS Iyengar de s’endormir sur sa chaise….

J’ai suivi ce régime pendant près de 8 mois. Puis je suis passée au shala de Sarawasthi pour finir dans celui de Sharath Jois.

La route de Srirangnapatana pour aller à Chamrajpura était ce que l’on peut qualifier de défoncée. Des trous partout, je sautais littéralement dans le rickshaw (ou tuk tuk si vous préférez), qui tentait d’éviter les humains, les vélos, les voitures, les animaux et tant bien que mal les nids de poule. 

Une fois en sortant du shala pour aller dans la maison de la famille où je prenais mes cours de langue, j’ai vu un enfant déféquer devant moi, en plein milieu de la “rue”, sur la terre battue. A côté un chien galeux attendait sa pitance, pendant que l’épicier du coin chassait une vache venue lui voler une banane tandis que le vitrier annonçait à tout va, sa venue.

Voilà le décor est posé.

Quand je rentrai à l’Ashram j’avais besoin d’un temps d’adaptation.

Et je me rappelle de cette après-midi, où j’ai lancé ma bombe. J’étais assise sur la petite marche de ma chambre qui était à côté de la cuisine, et je regardais les élèves.

Ils étaient allongés dans l’herbe, certains faisaient de l’accro yoga, ils portaient des tenues lulu Lemon, des chaînes aux chevilles, des malas autour du cou, des pantalons indiens fraichement achetés.

Je ne me suis pas trouvée à ma place. Et cette impression j’allais la garder jusqu’en 2017, soit ma dernière année à vivre en Inde.

Il y avait une certaine dichotomie (voir l’article d’avant pour comprendre ma passion sur ce mot), entre ce que je vivais et ce que l’on enseignait.

Alors oui j’ai bien compris, une formation de yoga ne doit pas forcément passer par l’ascèse et le renoncement de soi, car ce sont deux mots que nous avons encore beaucoup de mal à comprendre, mais quelque chose en moi n’allait pas.

Du coup quand j’ai commencé mon cours, je n’étais pas sous les meilleurs auspices.

Je n’ai pas filtré mes émotions.

Pour couronner le tout c’était la semaine d’examen, soit la dernière semaine de formation, durant laquelle les élèves enseignent leur cours en groupe à l’ensemble de la classe.

Au lieu de souligner sous les bravos “super vous allez être professeur de yoga parce que c’est ce qui sera écrit sur votre certificat vendredi prochain”, je n’ai pas pu m’empêcher de dire cette phrase malheureuse “non, vous ne serez pas professeur de yoga”.

Commercialement parlant, dans la limite où tout le monde avait payé pour justement devenir professeur de yoga, c’était un suicide.

Personnellement parlant en tant que membre de l’Ashram, femme, blanche, occidentale, j’étais celle qui avait pris la grosse tête habillée dans une Kurta faite sur mesure….

Avec le recul suffisant je comprends parfaitement la réaction que cette déclaration a suscité.

Pour autant je reste ferme sur mes positions.

Nous ne sommes pas professeur de yoga.

Depuis, je précise “MAIS vous enseignerez avant tout des postures de yoga”. Voir nous enseignons des techniques dites Yogiques à la compréhension du Yoga.

Qu’est-ce qu’une posture de Yoga ?

Un asana certes. C’est un outil parmi tant d’autre qui nous amène à la pratique éventuelle du yoga. Mais ce n’est pas le yoga.

Je ne sais plus dans quel article j’exprime le désir de changer le nom “Formation de Yoga” pour “Formation à l’enseignement des postures de Yoga”, mais cette idée n’est pas nouvelle et je persiste et signe.

Alors des petits malins s’empresseront de dire “mais si on enseigne des pranayamas et de la méditation on fait du yoga, donc on enseigne du yoga, donc on est professeur de yoga !”.

Et bien non.

Les pranayamas au sens littéral sont l’arrêt de la respiration. Quand vous pratiquez Nadi Shodana, vous vous préparez à la pratique des pranayamas, mais non vous ne faites pas de pranayama. Vous suivez une technique vers le Pranayma.

La méditation est l’arrêt de la pensée au sens littéral. Quand vous pratiquez “la méditation” vous habituez, préparez votre corps et votre esprit à la pratique de la méditation, mais non vous n’êtes pas dans un état dit de méditation.

Tous ces outils ne sont que la surface du yoga, et nous PREPARENT à la pratique du Yoga, mais pour autant non ce n’est pas l’état de Yoga.

Et je pense que c’est important de l’intégrer, de l’entendre et de le comprendre.

Le problème actuel est que l’on ne souhaite pas l’entendre, car évidemment c’est moins vendeur. J’avais pendant un temps mis sur mon site web que tout ce que nous faisions était une préparation à la pratique du Yoga, mais j’ai renoncé car je perdais trop de temps à répondre aux emails qui me demandaient “ah mais alors vous n’enseignez pas le yoga”….. j’ai donc pris le raccourcit de tout le monde “formation de Yoga”. Point.

Je l’assume pleinement.

Actuellement tout le monde a bien intégré que les postures difficiles n’avaient rien à voir avec une pratique dite avancée de yoga, idem pour la souplesse et pour le rejet total ou partiel à suivre les 8 membres du Yoga. 

Dire que l’on peut “être yogi sans être végétarien”, “ou boire du vin”, est devenu très tendance et surtout reste très rassurant.

En surface je comprends ce genre de déclaration.

Tout d’abord ça fait le buzz ce qui est toujours gratifiant pour notre ego (voyez ici la dichotomie), puis surtout, suivre à la règle la philosophie du Yoga ça peut être très difficile dans nos modes de vie occidentale où nous avons une famille, des amis, des anniversaires à fêter, des soirées entre potes, tout ce qui fait que nous “célébrons” la vie selon notre manière de la voir et percevoir.

En revanche il faut comprendre que l’on ne peut pas être “Yogi” ou “Professeur de Yoga” si on n’arrive pas à se détacher du “moi”.

Le moi qui veut.

Il existe une différence entre le “Moi” et le “Soi”.

Lorsque l’on dit que le Yoga est la connaissance de “Soi”, cela sous entend que l’on a dépassé les frontières du “moi”.

Le “Soi” étant pur voir limpide.

Le “Moi” étant le paraître, le ressentit, la première couche de l’ego.

Le “Soi” étant la partie plus subtile de l’ego.

Pour arriver à toucher le Soi, il faut pouvoir se dépouiller du Moi.

Notre corps est le véhicule qui nous permet d’accéder à la conscience.

C’est donc par lui que nous allons trouver le moi, pour ensuite atteindre le soi.

Nous sommes constamment influencés par ce qui nous entoure.

Il est donc encore une fois question ici de nos cinq sens qui ont un impact sur nos envies, désirs, rejets, plaisir, convoitise, tentation etc.

Plus on creuse les écritures yogiques, ou philosophiques tout simplement, plus on se rend compte très vite que tout tourne autour du détachement.

Dès lors que l’on parle de détachement, de non sentiments, de non émotions, tout de suite on le ramène à notre vie d’humain, dans notre mode de vie actuel et on l’associe donc à quelque chose de parfaitement égoïste et mesquin. On l’associe alors à une personne qui n’aurait aucune empathie ou compassion.

Or c’est bien tout le contraire.

Plus je possède plus je suis heureux. Plus je suis heureux parce que je possède, plus j’ai le désir de possession. C’est notre leitmotiv.

Et pourtant le Yoga est très clair là-dessus. Il faut pouvoir faire preuve d’équanimité pour atteindre le niveau plus élevé de l’existence.

Et c’est bien la raison pour laquelle peu de gens enseignent le yoga car pour pouvoir enseigner le Yoga, il faudrait avoir atteint le “soi” qui lui ne peut se toucher tant et aussi longtemps que des règles telles que les Yamas et Niyamas par exemple, ne seront pas suivies, comprises, appliquées, imprégnées dans notre mode de vie actuelle.

Seulement pour pouvoir suivre ces règles, c’est très difficile.

Alors du coup, on “sait” qu’elles existent et on fait le tri de ce qui nous plait ou pas, mais on décide quand même de garder le titre “professeur de yoga”. 

Pour “justifier” le fait que l’application stricte de ses règles qui potentiellement pourraient nous mener vers un autre chemin sur lequel la discipline est primordiale, on préfère annoncer la couleur tout de suite en clamant “vous pouvez être professeur de yoga et pas végétarien”, “vous pouvez être un bon yogi et boire du vin, fumer un pétard”, “vous pouvez être un professeur de yoga et être de mauvaise humeur” etc.

Et bien je suis désolée mais la réponse est tout bonnement non.

Car il y a ici dichotomie entre le “YOGA” et le fait d’aller se taper une côte de boeuf, prendre un bon verre de vin entre potes, fumer un six feuilles et faire la gueule parce que vous êtes de mauvaise humeur.

Car ici on parle clairement de notre “moi”, le paraître, celui qui est guidé par ses sens, j’ai faim je mange une entrecôte, j’ai envie de m’amuser je vais me saouler avec des potes, j’ai envie de partir dans un délire je vais fumer de l’herbe, untel m’a pris la tête je l’ai rembarré.

Il n’y a aucune maitrise.

Ce qui me dérange c’est d’utiliser le mot “Yoga” et de ne pas comprendre ce que cela sous entend.

Si en tant que professeur dit de yoga, la compréhension, l’origine, l’essence même du mot Yoga, sa signification, si la notion entre le “moi” et le “soi” n’est pas comprise alors non vous n’êtes pas professeur de yoga, mais coach sportif, enseignant de postures de yoga qui amènent à la préparation de la pratique, enseignant d’un “style de Yoga”. Et c’est très bien !

C’est ce que nous faisons tous, mais ne donnons pas de définition tronquée sous le mot Yoga.

On prend le Yoga d’Inde, et on l’adapte dans nos vie actuelles. On demande au Yoga lui même de rentrer dans NOTRE MONDE.

Nous ne sommes pas des licornes et je suis la première à le dire.

Cependant je pense que dans un désir de démarcation publicitaire, il serait mieux d’afficher “vous pouvez pratiquer des postures de yoga et boire un coup si ça vous chante”.

Sinon ça revient à dire que quatre roues sont une voiture ou qu’un oeuf est un gâteau.

Ils sont simplement des éléments qui constitueront la voiture ou le gâteau, mais pour autant, tant qu’ils ne seront pas incorporés ou mélangés, ils ne resteront que 4 roues et un oeuf….

A méditer…..