La première fois que j’ai pratiqué avec Sharath c’était en 2016. Auparavant j’avais pratiqué avec sa mère Sarawasthi, et c’est avec une grande émotion que je suis partie m’inscrire ma confirmation en main, au Shala même.

Ce fut la première fois que je rencontrai Sharath en vrai, en face de moi.

Usha, l’assistante personnelle de Sharath, étant une amie de longue date de Trupta et avec qui j’avais passé des vacances dans le Kerala en 2014, venait nous voir souvent à Srirangnapatna où nous étions à cette époque, était présente lors de mon inscription.

Elle m’a présentée à Sharath comme étant une proche de sa famille (en Inde quand vous êtes ami avec quelqu’un qui vous aime bien, vous faites partie de sa famille).

J’étais extrêmement intimidée. J’ai marmonné deux trois phrases en faisant mon règlement alors que lui me demandait quand j’avais commencé à pratiquer, où j’avais pratiqué, avec qui.

A un moment donné Sharath a regardé Usha pour demander « Is she good » (en plaisantant, il a beaucoup d’humour), Usha a répondu « Oh yes! »….. j’avais juste envie de m’enfoncer dans le sol et de disparaître à jamais de la terre…

J’allais rencontrer les pratiquants les plus prestigieux de la Planète Ashtanga, c’était pour moi quelque chose d’incroyable. C’est d’ailleurs là-bas que j’ai fait la connaissance de mon professeur, Iain Grysak.

Je n’avais pas d’opinion sur Sharath, j’avais entendu plus de mal que de bien autour de son enseignement.

Quand le premier matin ce fut mon tour d’entrer dans le shala pour y dérouler mon tapis, je l’ai fait sur des jambes tremblantes….. d’autant plus que la place qui m’était désignée se trouvait sur l’estrade….. à côté de son siège….. on ne peut pas avoir pire scénario comme toute première fois (Jeanne Mas si tu m’entends…).

Je ne peux pas vous expliquer en détail comment cela se passe car ce n’est pas le but de cet article mais en gros, nous sommes plus de 100 pratiquants à venir tous les matin. On nous donne une carte au moment de l’inscription sur laquelle notre heure de pratique est indiquée et on doit se présenter au shala 15 minutes avant (en fait 30 minutes « shala time« , les initiés comprendront).

C’est donc un lieu bondé de monde, plus l’heure de pratique est tard plus la file d’attente s’allonge. Par exemple mes pratiques étaient à 6 heures du matin, mais le shala était déjà plein dès 4.30 AM.

Quand un étudiant a terminé sa pratique Mysore, il libère sa place et un autre vient la prendre.

Pour attendre notre tour on se retrouve dans le lobbye, juste devant la porte du Shala. Dès lors qu’un espace se libère on entend la voix de Sharath dire « Next », si c’est votre tour vous y allez. Sinon vous attendez sagement.

Alors oui ça peut paraître l’usine, mais c’est comme ça que ça se passe. On sait pourquoi on est là et c’est ce qui compte. Ce n’est pas pour tout le monde. Si vous souhaitez avoir un cours de yoga où l’on prend soin de vous à chaque posture, passer votre tour. 

Pour pratiquer avec Sharath il faut connaitre la première série par coeur, pas de papier caché sous le tapis, et faire au mieux pour passer les postures. Si vous n’y arrivez pas, il vous arrête.

Sharath n’est pas un monstre d’égoïsme

C’est la première chose qui m’a sautée aux yeux. On m’avait tellement parlé en mal du shala, des histoires de mauvais ajustements, de mauvais enseignement….. personnellement j’ai été très mal ajustée alors que je pratiquais avec Sarawasthi (sa mère) et non pas avec Sharath.

La soeur de Sharat, Sharmilla, qui officie avec la mère dans l’autre shala m’a carrément bloquée la nuque pendant trois semaines….. quand je suis revenue aux pratiques et qu’elle est venue me voir pour m’ajuster, je lui ai dit un ferme « non ». Je refuse tout ajustement venant de sa part, ce n’est pas une pratiquante, elle fait juste partie de la famille.

Contrairement à la légende, Sharath ne pousse personne à faire quoique ce soit. Il arrête même les plus aventureux qui font des équilibres sur les mains avant chaque Chaturanga, ça l’énerve « Why you are doing this, are your trying to impress me? ». C’est ce que l’on peut entendre. Il n’y a pas besoin de faire son show et si jamais il s’en rend compte là pour le coup vous en prendrez votre grade.

Même si nous sommes plus de 100 par pratique, il a un regard pour tout le monde, il va ajuster tout le monde au mois une fois, et a une mémoire photographique incroyable.

Du temps où je ne passais pas Marichyasana D, il est venu tous les jours sur mon tapis pour m’aider à la faire et en moins de 10 jours je l’ai passée toute seule.  J’ai tout le temps trouvé les ajustements de Sharath extrêmement précis et doux.

Embrasser les pieds du « Gourou »

Avant tout posez-vous la question.

Est-ce dans la tradition de l’Occident de se prosterner devant nos profs, maitres ou autres personnes influentes pour lui toucher les pieds ?

La réponse est non.

Est-ce que Sharath demande expressément aux occidentaux de se prosterner devant ses pieds ?

La réponse est non.

Alors pourquoi les occidentaux le font ? Par « respect »…….  car c’est dans la tradition indienne (ou simplement pour se faire bien voir ?)….

Dans ce cas, si l’on suit la tradition indienne, les femmes devraient pratiquer en sari et pas en petit short le ventre à l’air, et les hommes devraient pratiquer avec un dhoti. Sans mentionner l’absence du tapis de yoga.

Je suis tout le temps étonnée de voir les occidentaux faire littéralement la queue à la fin de chaque conférence pour lui baiser les pieds….. personnellement ça me choque……

De mon point de vue, je ne suis pas certaine non plus que Sharath l’apprécie vraiment.

Et là est l’objet de mon article.

Comment le Yoga est-il venu à nos portes ?

Le premier indien qui a rendu populaire le Yoga est Swami Vivekananda, en 1890 il est parti aux USA. A cette même époque l’Inde était sous l’influence britannique.

La première occidentale à pratiquer l’Ashtanga Vinyasa été Indra Devi en 1927. Il faut savoir que Krishnamacharya a d’abord refusé de lui enseigner car c’était une femme et EN PLUS étrangère. Elle a persisté en venant tous les matins attendre son tour…. Finalement Krishnamacharya a accepté et Indra Devi devint la première élève de l’Ouest formée directement par le maitre en personne.

André Van Lysebeth a été le premier à rendre populaire Sri Pattabhi Jois, en 1964.

Pourquoi Maharishi Mahesh Yogi est devenu une star internationale à la fin des années 1960 et comment Rishikesh est devenue LA capitale internationale du Yoga ? Parceque les Beatles y ont séjourné et ont suivi l’enseignement de Maharishi Mahesh.

BKS Iyengar a été rendu célèbre internationalement par Yehudi Menudhim, violoniste américain, qui après avoir pratiqué avec lui en 1952 l’invita en Suisse en 1954.

Qu’ont tous ces professeurs indiens en commun ? L’influence occidentale.

Les occidentaux ont commencé à affluer au shala de Pattabhi Jois dans les années 1960.

Les indiens qui vivaient sur place ne savaient même pas qui était Pattabhis Jois, ne connaissaient rien à la pratique de l’Ashtanga Yoga Vinyasa et se demandaient bien ce que tous ces occidentaux venaient faire ici.

Si les occidentaux n’avaient pas porté un intérêt à la pratique du Yoga sous toutes ses formes, il ne serait pas autant populaire aujourd’hui.

Les dérives

Elles sont nombreuses….. mais à qui la faute ? L’Ouest. L’Occident.

L’Occident va tellement mal, qu’il ne croit plus en rien. Et là je rebondis sur l’article écrit à quatre mains avec Jeanne Pouget : Les Gourous

Paramaguru

Le Paramaguru est la personne qui représente une tradition, l’autorité de la parampara. C’est le titre que Sharath Jois a obtenu en 2015. Je vous recommande cet article : Paramaguru.

Dans cet article on y explique comment il a obtenu cet honneur et qui a fait polémique dans le milieu Ashtangique. Il y a un passage qui dit (traduction) :

« Mon sentiment sur le titre honorifique donné à Sharath et Sarawatshi est que ce fut une façon de nous remercier en terminant la semaine. Sharath était particulièrement intimidé par cet honneur. Je suis convaincu que Eddi Sterne qui participait à cette cérémonie et honore Sharat comme étant maintenant son Professeur, et qui s’occupe de son tour du monde (celui de Sharath) a profité de cette occasion à des fins de marketing évidentes. L’obtention de ce titre ne découle aucunement d’un désir de Sharath de l’obtenir. J’ai vu Sharath comme étant quelqu’un de gentil, très simple et humble ».

My sense of the honorifics given to both Sharath and Saraswati was that they were a way of saying thanks and capping the week off. Sharath in particular seemed bashful about the honor. It’s my belief that Eddie Stern, who was also in attendance, who honors Sharath as his teacher now, and who is responsible for the marketing of his world tour, has taken this opportunity to « run with » the title – it’s my sense that it does not arise from any desire of Sharath to be referred to that way. My experience of him during that week was one of humility, kindness and simplicity.

Lorsque je suis tombée sur cet article ca m’a tout de suite interpellée car c’est exactement le sentiment que je partage.

A titre d’exemple dans le cadre de la tournée « Paramaguru » une fin de matinée est consacrée aux photos. Une chance de se faire prendre en photo avec Sharath.

La procédure est très simple, les étudiants font la queue, Sharath est installé dehors sur une chaise et reçoit les élèves un à un, le temps d’un sourire, d’un click et d’un Namaste.

Il est bien précisé, une photo par élève. Je ne sais pas combien de temps tout cela prend sachant que nous étions plus de 200, mais j’imagine plus d’une heure.

La même chose se passe lorsque vous pratiquez au Main Shala. Une journée par mois, après la dernière Conférence hebdomadaire, est consacrée à la séance photo.

Je comprends très bien l’importance pour les élèves que cela peut représenter. Certains qui n’ont jamais pratiqué avec lui pendant trois mois mais qui participe à sa tournée, peuvent alors prendre la pause avec lui, poster la photo sur leur compte Instagram, et obtenir une petite légitimité, même si les autres jours de l’année ils ne pratiquent pas l’Ashtanga et ne guettent pas les ouvertures d’inscription sur le site web, pour le rejoindre à Mysore.

Pour les autres plus assidus, ça représente un intérêt tout autant, dans l’espoir secret qu’un jour ils obtiennent leur autorisation.

Et il est vrai qu’en dehors de ce moment, l’occasion de se faire prendre en photo avec lui ne se présente pas. Donc oui, pourquoi pas.

Cette année, j’avais décidé de le faire aussi.

Je me suis donc rendue au Sala après la deuxième pratique (j’étais dans la première batch) et quand j’ai vu tout le cirque que ça engendrait, j’ai renoncé. Il n’y avait rien de naturel à tout ça et j’avais l’impression que Sharath était jeté en pâture à la population.

Cela n’engage que moi, mais je ne pense pas que Sharath soit extrêmement friand de ses séances de photos intempestives….. et que dire de celles et ceux qui littéralement lui courent après au lieu de faire Shavasana, pour prendre en douce une photo avec lui, alors que lui n’a probablement qu’une hâte, retourner dans sa chambre avant d’enseigner au deuxième groupe…..

Je n’adhère pas à ça .

J’avais dans la tête la chanson de Britney Spears « You want a Piece of Me »….

Par ailleurs il a été très intéressant de l’écouter lors de la Conférence.

A un moment donné il a dit « When you become famous you do not have time for it (practice), you just have to teach where people want you to teach, you don’t have time for yourself anymore« . Traduction : « Lorsque vous devenez populaire vous n’avez plus le temps pour vos pratiques, vous devez enseigner là où les gens souhaitent vous  voir, vous n’avez plus de temps pour vous-même« .

J’ai trouvé ça assez révélateur. Je n’insinue pas que Sharath soit devenu victime de son succès, mais je sous entends qu’il est peut être un peu dépassé par les événements.

L’Occident en a fait des « Dieux »

A Mysore pendant les conférences il n’est pas rare de voir des étudiants sortir des temples, revêtant le dhoti, le tikalam sur le front et se prosternant devant Sharath comme ci c’était Jésus Christ réincarné.

Pendant les conférences de Sharath, tout le monde rit à gorge déployée à ses plaisanteries et opine de la tête lorsqu’il dit :

« Filmer vos pratiques pour les poster sur Instagram ne nourrit que l’ego du pratiquant, ce n’est pas le but du Yoga« ….. ,

« Le Yoga ne se trouve pas dans les Handstand« ……

« Sur les réseaux sociaux, tous les yogis sont beaux, parfaits, avec des corps de rêve dans des tenues splendides, mais le Yoga ce n’est pas ça« …..

Il se moque ouvertement de toutes les personnes qui se contorsionnent dans des positions de dingue avec un hashtag #Ashtanga Yoga, et le plus drôle, ce sont les mêmes personnes qui se retrouvent dans son shala et assistent à ses conférences, et ce sont ces mêmes personnes qui approuvent et boivent tout ce qu’il dit…..

Sur une échelle de l’hypocrisie on atteint un certain niveau vous avouerez !

Il sait parfaitement bien à qui il s’adresse, il n’est pas bête du tout. Il comprend très bien que derrière les sourires, compliments, touchage intempestif des pieds, prosternation récurrente, grimage de l’occidental(e) en mode Indienne, se cache le fol espoir d’être bien dans ses petits papiers. Je pense qu’il n’est pas dupe.

Petite précision : tous les pratiquants ne sont pas en quête d’adoration. Je décris ce que j’ai vu à plusieurs occasions, mais je ne fais pas une généralité. J’ai rencontré des pratiquants qui se posaient les mêmes questions et avaient une vue plus objective de ce qu’ils voyaient.

J’ai énormément de respect pour Sharath.

Je continuerai de pratiquer avec lui si l’occasion se représente, pour autant je ne le considère pas comme mon professeur.

Je trouve ça très prétentieux de dire que « mon professeur est Sharath »…. votre professeur est celui avec qui vous pratiquez plus de trois mois par an….. qui connait votre prénom et votre pratique. Sharath représente la « source » de l’Ashtanga Yoga Vinyasa tout comme Manju Jois et Sarawasthi qui sont de la même famille.

Il me semble que le Yoga est l’ouverture de nous mêmes vers les autres, la connaissance de soi avant l’idéalisation des autres, l’honnêteté avec des intentions pures, la transmission d’un savoir acquis après de longues années de pratique et de compréhension.

Merci d’avoir pris le temps de me lire.

Namaste!

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