Les hommes savent, depuis la nuit des temps, qu’il faut des rituels très stricts et un long apprentissage pour qu’enfin, parfois, « la parole émerge du tumulte ».

Philippe Meirieu

Ce matin en attendant mon tour pour la pratique Mysore, j’ai fait ce que tout le monde fait : observer les pratiquants déjà en place.

En discutant avec plusieurs d’entre eux, qu’ils soient simples pratiquants et/ou professeurs, nous sommes arrivés à la conclusion que le niveau de pratique avec Sharath était monté de quelques degrés, si on le compare à celui d’il y a trois années en arrière.

Deuxième constatation, l’origine des participants a aussi changé.

80% des élèves présents, viennent de la Corée, la Chine, la Thaïlande, Philippines, Inde, Malaisie.

L’autre 15% vient de l’Ouest.

Les Etats-Unis ne sont plus représentés en masse.

Je m’étais faite la même réflexion en pratiquant au shala de Iain à Ubud. Souvent je suis la seule française, même si nous sommes sans doute 10 à venir au moins une fois par an, tandis que la majorité est Coréenne, Japonaise, Chinoise et Philippines.

Au Shala Ashtanga Yoga de Bangkok, le compte est facile nous n’étions que 2 occidentaux.

D’Est en Ouest pour revenir à l’Est

Dans les années 60 la pratique du Yoga a été rendue populaire par les blancs. Des maîtres indiens ont survolé les continents pour transmettre leur connaissance tout d’abord en Amérique du Nord, puis la mode s’est étendue dans les années 70 à l’Europe.

Pendant ce temps les Indiens ont perdu peu à peu pied, et leur intérêt envers cette pratique est devenue plus secrète.

Tandis que l’Ouest affichait clairement ses préférences orientales dans les journaux et autres magasines, l’Est pratiquait sans rien dire ni vendre.

Puis les américains ont commencé à créer leur propre style, certains Indiens d’Inde sont devenus plus américains que les “vrais” américains, tandis que les occidentaux devenaient plus Indiens hindouiste que les Indiens eux-mêmes.

Tout ça dans une cacophonie générale et bienveillante.

L’Ashtanga Vinyasa Yoga a commencé à mettre au monde des stars américaines voir européennes telles que Derek Ireland, Eddie Stern, Maty Ezraty, Richard Freeman, Nancy Gilgoff, Tim Miller, Simon Borg Oliver, David Williams, David Roch, Chuck Miller, David Swenson, John Scott, Kino MacGregor, Mark Robberds j’en passe et des meilleures, tandis que d’autres ont créé des nouveaux styles basés sur le même principe (donc sans rien inventer) que sont Anna Forrest, Sharon Gannon, David Life, Shiva Rea, Elena Brower, Baron Baptiste etc.

Je ne peux pas lister tout le monde, mais il est intéressant de noter que la majorité de ces professeurs est américaine.

En 1996 lorsque l’on envisageait de suivre une Formation de Yoga, le top du top, le MUST, l’obligation était de partir aux USA, et nulle part ailleurs. A cette époque tout le monde vous recommandait d’apprendre avec des profs occidentaux, sous entendu américains.

D’où la naissance par la suite de Yoga Alliance US – voici comment le Yoga occidental est né.

C’est aussi à ce moment que la pratique a commencé à devenir superficielle, puique tout n’était  que “wow, so amaaaaazing, you are fabulous, let’s go for a Reverse Warrior”…. 

La mode des flows a fait son entrée dans tous bons studios de yoga qui se respectent, où l’on enchaine 12 postures à droite pour 10 à gauche car au passage on en aura oublié quelques une, le tout dans une bonne humeur générale avec des oh et des ah, sur un corps qui n’est plus équilibré car le nombre aura été trop long sur le côté droit, tandis que le côté gauche aura été bâclé.

Et l’Ouest perdit le Nord….

Pendant que l’Ouest s’éclatait et s’agenouillait devant ses gourous américains, l’Asie pratiquait sans bruit.

L’Ouest est indiscipliné, alors que l’Asie peut pousser la discipline vers une extrême.

Et c’est là que se trouve toute la différence.

En Occident on va prendre la décision de devenir Prof de Yoga (connu et accrédité par Yoga Alliance US, siouplait), après avoir suivi un cours “qui m’a transporté de joie et de bonheur“….. alors qu’en Asie, on souhaite avant tout apprendre à pratiquer.

Et de plus avec dévotion et respect.

Je donne souvent cet exemple, qui fait donc polémique quand je le dis :

En Inde vous donnez un mantra à apprendre à un Indien, sans rien lui dire d’autre. Il le répétera, l’assimilera, l’imprimera dans son ADN pendant des mois voir des années, jusqu’au jour où devant son professeur il le récitera facilement sans problème. Il pourra ensuite vous en expliquer sa signification totale.

En Occident, vous donnez le même mantra à un élève. Il vous demandera : qu’est-ce que ça veut dire, pourquoi je dois le répéter autant de fois, combien de fois par jour, quel jour, qu’est-ce que ça va m’appendre etc.”.

Souvent on me répond : “Oui mais on ne vas pas faire les choses bêtement sans comprendre“.

Et pourtant entre un cours durant lequel on va vous vous promettre de vous dévoiler tous les secrets d’un équilibre sur un doigt et un autre durant lequel on devra rester 9 respirations en Dandasana, il n’y a pas photo, le premier cours sera celui qui aura le plus la cote.

Vous prenez un groupe d’étudiants asiatiques sur le chemin du shala, ils parleront fort, riront, et à la vue du shala ainsi qu’au moment d’y rentrer, ils se tairont et chercheront le regard du professeur pour y manifester leur respect.

Le même groupe d’étudiants occidentaux, continuera de parler et de comparer la qualité de leur tapis, que ce soit dehors ou dans le shala.

Pour qu’ils se taisent en attendant leur tour, il faudra leur expliquer que le shala est un lieu sacré, dédié à la pratique et que parler est une perte d’énergie inutile. S’en suivra un soulèvement hostile de sourcils et d’épaules, pour arriver à la conclusion que la prof de yoga est pas cool du tout : “et ELLE fait du yoga, ahahaha ??!“….

Les professeurs influents qui ont émergés dans les années 70 commencent à vieillir, et une nouvelle génération est en train de naître.

Le problème de cette nouvelle génération est qu’elle a décidé de créer son propre style, le plus souvent en incorporant des postures difficiles mais très jolies et satisfaisantes une fois que l’on arrive à les maitriser.

Les postures inaccessibles sont maintenant possible par l’usage de bloque, ceinture de yoga, mur, chaise et autres accessoires que d’ordinaire on utilise dans des cours stricts Iyengar pour lesquels la posture est gardée longtemps, très longtemps. 

Des nouveaux outils ont vu le jour, la Yoga Wheel fait des émules et on se retrouve avec des personnes débutants des flexions arrière, sans aucune ouverture d’épaules en amont, parader sur les réseaux sociaux.

Pour les équilibres ont peut aussi utiliser des tabourets d’inversion, ce qui en soit ne me dérange pas plus que ça, mais qui me gêne en revanche dès lors que l’on y colle des débutants ou des personnes n’ayant absolument aucune connection moteur avec leur corps.

Que soigne t’on dans ce cas ci ? L’ego qui dit “je n’ai pas le niveau mais je veux quand même me retrouver la tête en bas”, ou bien l’amélioration d’une pratique en amont construite ?

Cette nouvelle génération de professeurs tendance aux dents aiguisées et blanchies à la chaux, est certes populaire, mais risque d’être temporaire.

De ce que je vois lors de mes voyages pour mes pratiques, c’est que la population du yoga change, tout comme le monde évolue.

Le Péril Jaune a été définit à la fin du 19ème siècle. Rien que le titre est outrancier et raciste. Il est basé sur le danger que les peuples d’Asie surpassent les Blancs.

D’un point de vue économie mondiale, c’est flagrant. D’un point de vue “yoga” ça l’est tout autant.

Il y a fort à parier que le yoga façon pot au feu pour lequel on ajoute un petit peu de ci mais très peu de ça,  vieillisse mal, et parte retrouver ses lettres de noblesse en Asie. Là où il est né.

Il est vrai que si vous n’avez pas l’occasion de pratiquer ailleurs qu’en Occident, ce que je dis peut paraître présomptueux et irréel, et pourtant je pense que d’ici quelques années, la saveur Curry Masala rependra le dessus.

Il y aura bien une distinction entre le Yoga accessorisé dans la vie de tous les jours et celui que l’on pratique avec dévotion en escaladant doucement mais surement la Montagne de la Connaissance de Soi.

Celle où il n’y a aucun raccourcit et où les embûches sont nombreuses.

Le Chemin vous appartient.

Le choix est le vôtre.

Namaste,